Fragmentation sociale, vraiment ?
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On parle et on écrit beaucoup dans le contexte actuel sur plein de sujets : 

  • La dislocation de la solidarité sociale dans et hors l’entreprise,
  • La dégradation des relations sociales, 
  • L’opposition entre les métropoles et les plus petites villes,
  • Les difficultés d’intégration d’une immigration jugée excessive.

La « fragmentation » est à cet égard une expression qui synthétise ces affirmations dramatiques sur notre pays. Ces points de vue, souvent hystérisés, me choquent, car ils sont très éloignés de mon expérience. Je voudrais, avec mes collègues d’IDée Consultants, livrer un témoignage. Celui de consultants qui sont en relation forte avec des centaines de salariés, presque tous représentants du personnel, dans de nombreuses entreprises. Ces salariés, nous travaillons avec, nous déjeunons avec, bavardons avec, ce n’est pas un échange rapide et superficiel. 

Ils appartiennent à 4 ou 5 groupes industriels plus ou moins importants. Leurs métiers sont variés. Il y a des conducteurs de camions d’ordures ménagères, des techniciens aéronautiques, des chauffeurs poids lourds, des logisticiens, des assistantes, des managers.

Certains appartiennent à la classe moyenne, d’autres à la classe ouvrière. Ils travaillent dans des villes petites et moyennes. Leurs niveaux de salaire sont, je le sais, très différents les uns des autres, assez faibles pour certains.  Leurs conditions de travail ne sont pas évidentes. 

Évidemment, nous ne prétendons pas à une représentativité exhaustive. Même si leur niveau social et leur pouvoir d’achat sont très différents, ces personnes ont en commun d’avoir un travail, et ce dans des entreprises relativement importantes et stables. Il y a bien sûr une autre partie de la population qui n’a pas cette chance, et connait une précarité plus grande. Je sais bien cela, pour être bénévole dans plusieurs associations qui aident à l’insertion de différents publics. Mais il s’agit d’une partie importante de la population.  

Alors que peut-on dire, par rapport à tous les points de vue dramatiques rapportés plus haut ?

 

1/ Sur le sujet « les petites villes abandonnées au bénéfice des métropoles »

D’abord un constat intuitif : ils ont tous un assez bon niveau de vie et une assez bonne qualité de vie.  Alors que les gilets jaunes rêvaient d’en découdre avec Paris, supposée être le lieu de toutes les richesses accumulées à leur détriment, personne, je dis bien personne, parmi les centaines à qui nous parlons, n’envisagerait de troquer sa vie contre une vie de parisien. Et ce n’est pas qu’une question de niveau des loyers. Ils parlent de leurs activités du week-end, en forêt ou en montagne, de leur temps de transport presque toujours inférieur à la demi-heure. De leurs activités sportives.

On évoque souvent la montée en puissance de métropoles régionales, qui attirent de plus en plus les résidents et les emplois. On voit bien cette évolution, mais les personnes que nous rencontrons, souvent n’en viennent pas : ils sont de Romans, de Fougères, de Moulins… d’assez petites villes qui ne connaissent pas la même dynamique. 

Plusieurs études ont démontré par ailleurs que les clivages globaux et sommaires qui sont régulièrement affirmés, entre types et tailles de villes notamment, du point de vue de la richesse, n’existent pas vraiment : les métropoles comportent toutes des zones de pauvreté, et certaines zones rurales ou petites villes font preuve d’un réel dynamisme.

 

2/ Sur le sujet « relations sociales dégradées », « fragmentation sociale dans l’entreprise » 

On peut certes déplorer une certaine atonie de ces relations, et nous avons eu l’occasion dans un article précédent de pointer les risques liés à cette atonie si on laisse la situation en l’état. Mais une chose est claire : les personnes que nous rencontrons sont globalement attachées à leur métier et à leur entreprise. Il y a bien sûr des nuances importantes, certains plus orientés métier, d’autres s’identifiant plus à l’entreprise. Ils en suivent les évolutions, acceptent pour beaucoup d’entre eux les changements nécessaires. Ils contestent certains comportements managériaux, dénoncent des conditions de travail difficiles.  Mais on a le sentiment global d’une assez grande cohésion.

 

3/ Sur le sujet de l’intégration jugée si difficile des immigrés, et vu d’un autre côté, du « racisme omniprésent en France » dénoncé par de grandes voix, je suis très perplexe

Je n’ignore pas, bien sûr, les difficultés majeures qui peuvent exister dans certains quartiers, et dans certaines entreprises. Mais voilà notre expérience. 

Les groupes de travail que nous animons comptent très souvent des personnes d’origines diverses, notamment nord-africaine, africaine, antillaise.  Ces personnes s’identifient à leur groupe social, et elles semblent y être très bien intégrées. Comme le sont les salariés qui viennent d’autres régions. On va le week-end prochain avec plaisir à la « merguez partie » chez l’un d’eux dans son jardin. On rigole d’un qui vient du Nord et boit des bières à chaque repas. On parle rhum avec un magasinier martiniquais.

Ce qui les réunit, c’est vraiment leur travail. « Comment décharger nos camions quand le nouveau quai est trop étroit ? » « On a trop de démissions, le travail est dur. » « Il faut qu’on se parle ce soir de la réunion de la semaine prochaine. »

Les problèmes ne manquent pas, mais ce ne sont pas des problèmes d’origine ethnique. 

Une seule fois en beaucoup d’années j’ai entendu parler dans une usine, de deux personnes qui se sont mises à prier dans le vestiaire au milieu de leur journée de travail, et cela, dit-on ne s’est pas très bien passé. Mais ce type d’incident reste très rare.

Cela peut paraitre banal de le dire, mais c’est vraiment ce que nous voyons et entendons dans toutes les entreprises dans lesquelles nous travaillons : le travail, les conditions de travail sont de loin le principal facteur structurant, et les différences ethniques et culturelles paraissent tout à fait secondaires. Les discours polémiques sur l’immigration sont hors sujet dans un grand nombre d’entreprises. 

 

4/ Sur la montée irrésistible de l’individualisme, la disparition de la solidarité 

Il y a bien sûr des tendances lourdes, dont tous les élus peuvent témoigner. Ils ont parfois l’impression d’être instrumentalisés par des collègues qui ne pensent qu’à leur intérêt immédiat. Il y a moins de sorties collectives, de voyages entre collègues. La Covid est passée par là, mais pas seulement, les gens préfèrent souvent les chèques.

Mais tout de même : les élus avec lesquels nous travaillons sont en grande majorité de nouveaux élus. Ils ne sont pas l’émanation de syndicats qui sont affaiblis. Ils ne cherchent pas à se protéger, étant presque tous à l’aise dans leur métier. Ils veulent simplement se rendre utiles aux autres. Ils sont assez nombreux. Eh oui, cela existe aussi. 

Voilà. Tout n’est pas parfait, et encore une fois, nous parlons de personnes qui ont un emploi stable. Pourtant, ce ne sont pas vraiment des privilégiés. Et mon propos n’est pas de dire que l’entreprise est devenue un paradis. Mais, loin des déclarations péremptoires sur les fragmentations dans tous les sens, nous observons une réalité vécue au travail où la cohésion, et une certaine confiance, sont encore des valeurs solides.

 

  Frédéric Périn -  Février 2022