« Ne pas perdre sa vie à la gagner »
« Métro Boulot Dodo, ça suffit »
« On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance »
« Sous les pavés, la plage ! »
« Cours camarade le vieux monde est derrière toi »
« Soyons réalistes, demandons l'impossible »

Ces slogans soixante-huitards obligent à relativiser les soi-disant différences de valeurs entre générations, supposant des oppositions radicales entre les valeurs et aspirations des générations montantes et des plus anciennes.

Lire ces slogans nous rappelle quelques souvenirs des années 70. Les baby-boomers n'auraient donc pas toujours été si unanimement soumis à la pulsion de consommation, à la religion de la croissance, à l'amour sacré de la valeur travail. Opposer leurs valeurs à celle des X, Y, Z, etc… est peut-être très à la mode mais un peu court de vue.

Dans les années 70, il a fallu intégrer dans le monde du travail la génération alors montante qui baignait dans une ambiance de contestation multiforme tous azimuts. Ça n'a pas été très facile pour ceux qui les accueillaient, mais ça faisait moins l'objet de discours de consultants et autres coachs.

Si ce n'est question de générations, c'est peut-être alors une question d'âge … ce qui conduit à simplifier la question du management de ces nouvelles générations : il pourrait suffire d'attendre, comme disait mon grand-père (génération 1900) « ça leur passera », « faut bien que jeunesse se passe ».

Mais cet attentisme serait une grave erreur car si les réponses données sont souvent naïves et peuvent conduire à de graves erreurs(1) les questions posées aujourd'hui, comme il y a 50 ans, étaient importantes.

S'il faut voir des différences, je les vois plus dans les situations que dans des caractéristiques psychologiques supposées d'une génération ou d'une autre. Il est heureux que certains adoptent une façon de voir le monde susceptible de répondre aux enjeux du moment : remise en cause du consumérisme, de la religion de la croissance, etc.
Pour ne citer que deux des enjeux les plus essentiels aujourd'hui, l'urgence écologique et le délitement du pacte républicain, il n'est pas possible de soutenir que ces préoccupations n'étaient pas répandues au sein des générations nouvelles en 1970/80.

Dès 1970, le Club de Rome(2) avait déjà posé une question fondamentale : « une croissance infinie dans un monde fini est-elle possible ? » … La question et la réponse pessimiste qu'elle appelle sont malheureusement tout à fait d'actualité. Ce rapport avait eu un écho très important auprès notamment des jeunes de l'époque, c'est-à-dire des seniors d'aujourd'hui.

Les trente glorieuses avaient posé la métaphore du partage de la tarte(3) comme fondement du pacte républicain. On était déjà là dans une dégradation sérieuse du sens républicain de l'auguste figure du citoyen, conscient de la nécessité de reconnaitre la primauté de l'intérêt général sur son intérêt particulier. La conscience citoyenne était réduite à l'espoir d'accéder à la télévision couleur, aux vacances à l'étranger et à la sacro-sainte voiture. Le progrès social compris comme augmentation du pouvoir d'achat et accumulation d'avantages sociaux divers, ouvre la voie à la régression du lien sociétal. La critique du consumérisme et de la croissance et leurs effets néfastes sur le vivre ensemble était bien à l'ordre du jour aussi(4).

Si ces interrogations se posent plus fortement aujourd'hui, je ne crois pas que le positionnement de chacun par rapport à ces enjeux suive une division intergénérationnelle aussi forte qu'on le prétend souvent. Seniors et juniors se les posent et y apportent, ou non, des réponses déterminées par beaucoup d'autres facteurs.

Qui peut se plaindre que certains jeunes ravivent la capacité d'indignation un peu endormie de leurs ainés, réactivent la capacité à interroger leurs pratiques des plus anciens et que cela conduise, in fine, les personnes puis les entreprises à s'interroger sur leur contribution au monde ?

Quitte à avoir commencé par citer des slogans, je ne résiste pas au plaisir de citer cette fois bien plus qu'un slogan, une pensée :
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus, discours en réception du prix Nobel de littérature 1957…
1957, et une actualité certaine !

Gilles Karpman

Newsletter n°84 - Février 20

(1) Le célèbre « il est interdit d'interdire » en est la meilleure illustration. Initialement, expression d'un rêve de liberté absolue, cette formule, profère, avec la force d'une formule choc, une absurdité liberticide dont beaucoup payeront plus tard les conséquences.
(2) « Halte à la croissance ? » rapport commandé en 1970 à des chercheurs du MIT par le Club de Rome et publié en 1972. Réédité en 2012 sous le titre « Les limites à la croissance (dans un monde fini) » 
(3) Cette métaphore voulait illustrer l'idée que les inégalités sociales notamment de revenus pouvaient ne pas être source de tensions sociales puisque « la tarte grandissant chaque année la part de chacun peut croitre sans diminuer celle de l'autre ». Il en résulterait un pacte social fondé sur cet espoir, le progrès social devenant possible sans affrontement.
(4) Voir le succès des œuvres de Marcuse à l'époque notamment : « L'Homme unidimensionnel » (1964) et de la mise en cause du modèle des trente glorieuses et de la société de consommation. L'impact sur l'art de cette critique dès les années 60 atteste fortement de la présence de ces interrogations à l'époque.