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France Télécom ou le coup de bélier dans le mur des incertitudes du management ultra libéral

 

 

Yves PinaudArticle écrit par Henri Vacquin, Sociologue des organisations,

paru dans Métis le 17 novembre 2009


Les suicides du travail ne sont pas une nouveauté ; leurs caractéristiques nouvelles tiennent à leur médiatisation récente comme à EDF, PSA, RENAULT et en l’instant à France Télécom lesquels ont rencontré un écho dans l’opinion sans précédent. Pour la première fois, un lien s’est opéré dans la Société entre une certaine nature de l’exercice du pouvoir et les relations de travail tel qu’il puisse être mortifère aux subordonnés. Quelque soit la manière dont les décideurs s’en défendent et la plupart du temps bien mal, il vient de se passer, via le traumatisme interne aux entreprises directement médiatisées en la matière et celui de la Cité, une véritable mise à la question du management de toutes les entreprises privées comme publiques sans exclure les Administrations.
La force symbolique de l’acte ultime du suicide est trop puissante dans ce qu’il mobilise dans l’inconscient collectif pour que les dirigeants s’en tirent en espérant un essoufflement de la « mode du suicide ».

C’est en effet un Tabou colossal qui vient d’être levé, celui qui consiste rien moins qu’à interroger la nature de l’exercice du pouvoir et les valeurs sur lesquelles il se fonde. Il aura fallu pour ça à peine un an de maturation dans l’opinion de ce qu’a révélé l’apocalypse de l’ultra libéralisme en septembre 2008 et le type de management fondé sur les mêmes valeurs qui l’accompagnent dans la manière de considérer les citoyens dans la Cité comme dans le quotidien du collectif de travail.

Lors du siècle précédent comme dans les 10 ans de celui-ci, les valeurs n’ont pas été sans être lourdement malmenées et tout particulièrement quant un noyau d’entre elles a réussi à s’ériger en postulat, assassin par définition de toute question susceptible de lui être adressée. Le nazisme comme le communisme, dont on commémore en ce moment les écroulements successifs, disent très bien les dangers des postulats de valeurs qui les ont portés éliminant tout droit de cité à la question et partant l’éradication de tout contre pouvoirs. Des commémorations qui donnent aussi à voir l’assujettissement aux postulats dont les opinions publiques sont capables, même avec une antériorité démocratique comme en Allemagne, et le temps qu’il faut quelque soient les excès du pouvoir pour parvenir à les remettre en cause. Toutes proportions gardées d’un postulat de valeur l’autre dans leurs perversités propres, c’est bel et bien un postulat, celui de l’ultra libéralisme qu’ont réinitié pour les temps modernes à la fin des années 70 Madame Thatcher et Monsieur Reagan. On notera qu’il est parlé ici de l’ultra libéralisme et non du libéralisme de Montesquieu, Condorcet ou Benjamin Constant. Le noyau dur de ces valeurs se réduit à la rapacité au gain comme moteur de l’histoire ; le « tout à l’individu » au détriment de l’appartenance collective dans la société comme au travail ; et la relation hiérarchique réduite à un contrat marchand ou le subordonné serait à égalité de dignité avec le dirigeant.

Nos démocraties occidentales se sont montrées accueillantes à cette résurgence de l’ultra libéralisme et ses valeurs s’y sont développées d’autant mieux qu’avec l’écroulement du Mur de Berlin, le non-marché indissociable de la tyrannie a propulsé le marché au pinacle jusqu’à devenir un « Tout au Marché » tout puissant ajoutant ainsi la dernière pièce nécessaire au noyau dur des valeurs précédentes. Ainsi, depuis 20 ans, le postulat ultra libéral a hélas globalement rencontré dans nos démocraties, quoiqu’il en ait coûté, une acceptation tant de ses finalités de spéculation financières que du type de management qui lui était approprié.
Il aura fallu que le système se suicide en 2008 pour dévoiler sa perversion mais cela n’aura pas été l’œuvre d’une quelconque remise en question portée par des contrepouvoirs. C’est même en cela que rien n’indique que ce suicide puisse ne pas être du type de ceux dont on renait très bien de ses cendres si vite, la mise en question des valeurs du postulat ne permettent pas l’instauration de valeurs alternatives.

En l’instant ce que réveille les suicides au travail aux tripes de l’opinion, c’est un profond sentiment d’immoralité qui vient s’ajouter à trente ans de colère rentrée, d’impuissance et d’injustice dont rien n’indique qu’on en inverse la continuité. Le suicide supposé de l’ultra libéralisme se révèle de plus en plus comme un faux semblant, les suicides au travail sont eux terriblement réels.

Les suicides du travail antérieurs à EDF, PSA, RENAULT même déjà médiatisés ne l’ont pas été après un an de maturation de questionnement derrière la crise de 2008, et c’est ce qui fait la singularité de ceux de France Télécom, d’être ce grand coup de bélier dans les certitudes du management ultra libéral désormais véritablement en question.

Ceci est loin d’être anodin dont tout particulièrement qu’il ait fallu en arriver aux suicides pour qu’émerge la mise en cause de cette nouvelle aliénation du dirigé, celle où la manière de procéder dans la mobilisation de la subjectivité dans la relation de travail accule le subordonné à devenir le propre artisan de la négation de soi qui mène au suicide. Une situation qui a pu durer très longtemps dans l’indifférence générale de l’opinion avec laquelle rompt France Télécom.

C’est là un formidable pavé dans la mare qui, s’il interroge l’exercice du pouvoir, n’exclut pas totalement la responsabilité de l’exercice du contrepouvoir syndical sur sa pratique telle qu’elle n’a pas été capable d’empêcher le postulat des valeurs ultra libéral du management de s’ériger comme tel. Même sans mettre à égalité de responsabilité le délégué du personnel avec le chef de service exécuteur de la persécution qui lui est prescrite, il va être difficile au syndicalisme de ne pas s’interroger d’avoir fait au fil du temps des DP la dernière roue du carrosse de l’exercice de la fonction.

Versant décideurs hiérarchiques, il ne suffira pas de recruter des RH, de faire de la formation aux managers, et d’interdire comme à Renault les réunions avant 7h30 et après 19h30, de faire des sondages inter-entreprise pour démontrer que la majorité des salariés, trop contents d’avoir un emploi, se consolent en considérant que l’entreprise n’est pas le bagne, ni non plus d’envoyer des « psychologues à l’écoute », il ne peut s’agir, à propos des suicides au travail , d’aider les salariés « à faire le deuil » des nuisances du travail mais de les résoudre.
Le temps est venu de comprendre comment versant décideurs comme dirigeants syndicaux l’assujettissement aux valeurs ultra libérales du management de l’Entreprise comme des Administrations a fait d’eux leur objet. C'est-à-dire, comment depuis les années 70, les restructurations de l’emploi se sont faires en laissant en chemin la conception de l’emploi fondée sur la négation dans la Société de son utilité sociétale et sociale. Comment, pour sortir du travail prescrit taylaro-stakanoviste, sous un discours d’enrichissement émancipateurs du salarié, on a mené l’individualisation dite responsabilisante à celle d’aujourd’hui. Ce sera l’objet de la contribution d’Henri Vacquin du mois prochain en partant de « l’élargissement des tâches » et au malaise des agents de maîtrise de la fin des années 60 au malaise de la maîtrise de l’exercice du management d’aujourd’hui.

 

Henri Vacquin, Sociologue des organisations et Chargé du développement

 

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