Incontestablement l'entreprise, lieu du travail et de son corollaire la production de richesse, est un endroit où coexistent des communautés. Elles sont au nombre de deux : celle du capital et celle du travail. La première est constituée des détenteurs du capital, les actionnaires-décideurs, la seconde se compose des travailleurs.
Une fois ceci posé, peut-on parler d'une communauté de destin et/ou d'une communauté d'intérêts ? La réponse à la question n'est pas sans incidence sur la vie dans l'entreprise, notamment dans un monde où la valeur financière a remplacé toutes les autres.
Capital et travail ont clairement un intérêt commun : la bonne marche de l'entreprise. À défaut de celle-ci, des déboires sont au rendez-vous pouvant aller jusqu'à la disparition de l'un et de l'autre. Aussi faut-il s'entendre sur "la bonne marche". La répartition de la richesse créée oppose capital et travail, dividendes et augmentations de la rémunération n'ont pas les mêmes intérêts. Mais dans "bonne marche" il y a aussi : santé, sécurité, conditions d'exécution du travail. Il ne peut y avoir une "bonne marche" sans que les travailleurs n'aient confiance, celle-ci se gagnant en partie dans l'optimisation sur ces champs. Les améliorer n'est pas forcément source de divergences d'intérêts. Moins d'accident, moins de maladie, moins de stress permettent des gains (pour parler aux actionnaires), mais manager par la confiance (plutôt que par objectif, par la rentabilité, par le stress) permet aussi des stabilités sociales favorables à une "bonne marche".
La communauté de destin du capital et du travail ne saurait découler de la formule "nous sommes tous dans le même bateau". L'un est liquide et de très grande fluidité de fait, alors que l'autre n'a rien de liquide et sa fluidité est très relative. La liquidité et la fluidité du capital fait qu'il peut passer d'une main à l'autre, d'un lieu à l'autre rapidement et de manière infinie. Le travail, lui, s'il peut passer aussi de main en main et de lieux en lieux, a un caractère fini car ce sont des femmes et des hommes qui le constituent. Entre un destin infini et l'autre fini, il ne peut y avoir de communauté réelle, sinon par séquences courtes. Paradoxalement, c'est le capital qui a la vision la plus court terme et le travail qui voit plus loin. Les travailleurs se projettent par leur travail, source intrinsèque de valeur, dans l'avenir et cette dimension les rassure. Les actionnaires-décideurs, dans une frénésie d'accumulation financière se projettent par leur capital, source collatérale de valeur, dans une limite de quelques jours, voire moins, et c'est anxiogène pour eux et dès lors pour l'autre communauté.
Alors, oui, la communauté d'intérêts existe dans l'équilibre que le chef d'entreprise, "régulateur" entre les deux communautés, doit trouver entre le "tout finance" et le "tout social". Pour le reste, oublions et pour réussir attachons nous à piloter par la confiance et le respect en sachant donner collectivement et individuellement des forces réciproques pour l'avenir, quand bien même il serait incertain. Le sens est là.
Emmanuel Froissart,